Message du 23.03.2003
Lundi 17 mars, au matin, on pouvait entendre à la radio que la constitution risquait d’être modifiée
le soir, pour y inclure « l’organisation décentralisée de la République » et autres
saloperies. Le soir, à 22 heures 30, France Info confirmait la chose, pour ainsi dire en fin
de journal, entre un fait divers et le sport. Mardi 18, Libération rend compte de l’événement en une
demi-page, évoquant les « cinq points » dans lesquels tiennent la révision de la
constitution : la « subsidiarité » (dont personne ne connaît la signification), le
« droit à l’expérimentation qui permettra de “déroger temporairement au principe d’égalité” »
(précise le journal sans s’émouvoir), des référendums locaux (véritable hochet
« démocratique » du texte), « l’autonomie financière des collectivités locales »
(qui leur permettra de lever de nouveaux impôts, qui les y contraindra même la plupart du temps)
et enfin « “la reconnaissance du droit à la spécificité”, notamment pour l’outre-mer »
(second hochet pseudo-démocratique du texte).
Nous y voilà donc. Une arme de guerre a été inscrite dans la constitution pour déréglementer
et dé-légiférer encore plus vite.
Grosse déprime.
A part deux-trois amis, je ne connais personne qui a lu ne serait-ce que le préambule du projet
de révision constitutionnelle. Peut-être aussi une lectrice d’Autonomie, qui nous demandait que faire.
C’est tout.
Le journaliste entendu lundi matin avait raison : tout le monde s’en fout.
Jacques Chirac a drôlement bien joué. Ils sont où, tous ces gens qui ont voté pour lui il y a un an,
en se promettant de ne rien laisser passer ? Sans jouer sur les mots, pour reprendre une
expression lue le week-end dernier, je vis ça comme un coup d’Etat, qui passe en silence.
La « gauche » a voté contre, mais elle n’a pas hurlé. Les grands médias ironisent,
s’étonnent, mais ils n’ont pas investigué. La « société civile » s’est inquiétée de
l’effet Sarkozy (elle avait raison, souvent), nos « intellectuels » se sont
« mobilisés » contre la guerre, ou contre l’anti-américanisme (sport national)
à partir du moment où la France a clairement pris position, mais sur la
« décentralisation », ils n’ont presque rien dit, rien vu. N’est-il pas temps d’en tirer
les conclusions ?
Ce lundi 17 mars 2003 restera dans l’histoire. G. W. Bush avait raison : ce lundi-là
fut un jour de vérité. Pour la guerre en Irak. Mais aussi pour la démocratie internationale.
Et pour la démocratie française. C’est la guerre partout, la démocratie nulle part.
Mais il n’est jamais trop tard. Lisez donc la nouvelle constitution de la « République
française ». (1) Voyez sous quel régime politique nous vivons. La « République
française » est « une » et « indivisible », mais « son organisation
est décentralisée ». « Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans
distinction d'origine, de race ou de religion », sauf… s’ils n’habitent pas la même région.
On peut en rire, ou en pleurer. Mais c’est ce pays-là qui est « le nôtre », désormais.
C’est un peu comme la nouvelle Afghanistan, ou la future Irak : le vrai pouvoir est ailleurs.
Il n’est plus entre les mains des États, aussi critiquables qu’ils aient pu être, mais d’entités
supranationales ou étrangères, entités elles-mêmes directement aux mains de lobbies, au service
d’intérêts patronaux. Et les miettes doivent être « gérées » par les « régions »,
souvent tenues par des clans.
Ça ne vous rappelle rien ? Ça s’appelle diviser pour régner, et c’est partout pareil.
La seule différence, c’est que certains coups d’États sont militaires, d’autres pas. Parfois, ce
sont les armées du Spectacle qui interviennent. (2) Mais, dans tous les cas, le changement
de régime a lieu sans débat, par un coup de force.
J.Baptiste
(1) La dernière constitution en date (de 1958, modifiée en 1999 et 2000) :
http://www.assemblee-nat.fr/connaissance/constitution.asp
Les modifications adoptées le 17 mars 2003 :
http://www.assemblee-nationale.fr/12/congres/ta/ta-02.asp
(2) Dans notre société « communicante », évidemment, ça ne ressemble pas aux coups
d’États d’antan, on maquille un peu le crime. Ça se traduit par des manipulations électorales,
par exemple. Ça se traduit par des mensonges (plus c’est gros, plus ça marche). Bush peut affirmer
que Saddam Hussein entretient des liens avec Al-Qaida, et Raffarin déclarer : « avec la
décentralisation, je suis sûr que la pression fiscale baissera » (Libération du mardi 18
mars, p. 2 et p. 18). Et puis, il suffit que le show de la guerre – mieux
encore : celui d’une prétendue croisade anti-guerre, comme celle de Chirac – coïncide avec le
calendrier des offensives anti-démocratiques.
Post-scriptum : Le Monde ne consacre lui aussi qu’une demi-page à ce « coup », en pages
« Régions » (Le Monde daté du 19 mars 2003, p. 20). Et il ne cherche même pas
à résumer l’esprit de cette « révision » constitutionnelle. Il mentionne seulement une
promesse non tenue de Raffarin : celle de présenter, à la mi-mars, les « transferts de
compétence » et les « expérimentations » prévus. « Aucun texte n’a encore vu le
jour », précise le journaliste du Monde sans s’étonner davantage qu’une modification de
la constitution puisse être votée sans que le contenu de cette modification, et donc sa
signification, soient connus. Et de relever, au terme de ce papier de pur compte-rendu, ce mot du
président du groupe UMP : cette « décentralisation » est « un clapet
anti-retours »...
Par ailleurs, comme souvent dans ce journal, c’est le dessin qui en dit le plus : on y voit,
croquée par Pancho, une Marianne dubitative, se regardant dans le miroir. Miroir, mon beau miroir…
Et celui-ci renvoie l’image d’une multitude de Marianne : des petites, des grosses, des
maigres... mais pas de grande - toutes sont plus petites que la première, et toutes sont aussi
dubitatives...
Dernière mise à jour : 23.03.2003
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